La croissance verte est elle un leurre?

Publié le par Gédéol (Groupe pour la Décoissance à Oloron)

Cet article est paru dans le dernier Télérama
Le Monsieur qui est interviouvé est un proche conseiller de N. Hulot. Non non, ne fuyez pas! Son discours est très interessant...

Par les temps (de crise) qui courent, l’économie mondiale se découvre une âme écolo. Mais derrière une certaine prise de conscience de l'urgence se cache surtout une stratégie opportuniste des industriels… C’est en tout cas l'opinion du philosophe Dominique Bourg, que nous avons interrogé à l’occasion de la Semaine du développement durable..


- Photo : leinaD Daniel / Licence CC by-nc http://www.flickr.com/photos/leinad-dp

Les constructeurs automobiles se ruent sur la voiture électrique, Barack Obama propose un plan de relance « écologisé », le secteur des green techs ignore la crise et, information moins connue mais véritablement révolutionnaire, la Chine vote une loi écologique qui va bouleverser son modèle de développement (1). Ces derniers mois, sous l'effet de la tourmente financière, l'économie mondiale se découvre une âme écologique et un nouveau mantra : la « croissance verte ». Simple effet de panique ou basculement profond de modèle ? A l'occasion de la Semaine du développement durable, Dominique Bourg, philosophe et conseiller rapproché de Nicolas Hulot, décrypte ce brusque « verdissement » des stratégies économiques et industrielles.

Pourquoi cet engouement soudain pour l'écologie ?
La crise financière et économique rend brutalement audibles des mots rejetés et méprisés par les décideurs : décroissance, écologie, pic pétrolier... L'écologie, qui était LA grande oubliée de l'économie, est en train d'en devenir un élément essentiel. Tous les économistes s'y convertissent, c'est plutôt drôle ! Et regardez l'industrie automobile, qui se découvre une identité « verte » après avoir freiné des deux pieds pendant des années ! Quel temps perdu ! En Californie, au début des années 1990, une loi a imposé qu'une partie du parc automobile fonctionne à l'énergie électrique. General Motors et d'au­tres constructeurs ont alors conçu - et vendu - des modèles électriques. Et puis la loi a changé, ils les ont détruits et en ont arrêté la production. S'ils avaient continué, ils auraient aujourd'hui une avance extraordinaire. Même chose en France : le patron de PSA, Jean-Martin Folz, avait lancé une hybride ; quand il a quitté son poste, son successeur, Christian Streiff, a suspendu le projet durant un an. C'est hallucinant. A l'époque, on disposait déjà de toutes les connaissances fondamentales sur le climat, sur les tensions en matière de ressources, sur la biodiversité ! Mais les constructeurs automobiles vivaient retranchés dans leur forteresse mentale, incapables d'intégrer les signaux faibles, tout comme les forts. Au mieux, c'était de la « mauvaise foi », au sens de Sartre : je sais ce que je ne veux pas voir, pour mieux me le cacher...

Pour la première fois, on comprend
qu'il faut tenir compte du monde
réel et de ses limites”

Pourquoi a-t-il fallu une crise financière pour passer au vert ?
Le lien ne va pas de soi, et pourtant, les crises financières et écologiques témoignent d'une même logique. Pendant des années, nos systèmes ont fonctionné sur l'a priori absurde que le monde physique et vivant n'existait pas. Nous avons construit un univers artificiel d'accumulation sans limites et de déni de responsabilité. Les subprimes, la titrisation, comme la surconsommation de matières et d'énergie, tout cela supposait un processus de croissance indéfinie ne connaissant aucune contrainte. Or que se passe-t-il au­jour­d'hui ? Cette logique implose : pour la première fois, on comprend qu'il faut tenir compte du monde réel et de ses limites. Et puis, la crise financière « parle » aux constructeurs, qui sont avant tout des financiers. Tous leurs repères, tout leur monde s'effondrent brutalement. Et les voilà obligés de s'intéresser à un mode de pensée qu'ils rejetaient violemment : l'écologie, c'est-à-dire le fait qu'existe une réalité finie, contraignante... L'inverse du monde de l'accumulation infinie !

Vous pensez qu'on assiste à un vrai basculement de modèle ?
Tout dépend des secteurs. Les industriels de l'énergie, qui sont obligés de faire de la prospective au long cours, ont compris depuis une bonne dizaine d'années. Les pétroliers, par exemple, ont fini par admettre le peak oil, le moment où les ressources pétrolières commencent à décroître : le dernier rapport de prospective de Shell évoque 2015 ! Mais dans le cas des constructeurs automobiles, je vois surtout une grande panique ! Aujourd'hui, ils se sont persuadés que le consommateur « attend » la voiture électrique. Mais pourquoi pas l'hybride rechargeable sur secteur ? L'électricité en soi n'est pas la panacée. L'important, c'est la façon dont elle est produite, à partir d'énergies carbonées ou non, renouvelables ou pas ! Mais les constructeurs ne se posent pas ces questions.

Nous sommes sept milliards sur la planète,
alors l'exploration de terres inconnues
au volant de sa voiture, il faut laisser tomber !”

Et ils n'ont toujours pas compris, je le crains, que la voiture vit aussi une énorme mutation symbolique. Pendant des décennies, l'auto a été l'objet du désir « mimétique », pour reprendre René Girard : chacun désirait ce que désirait autrui... la voiture du voisin en mieux ! C'était aussi l'objet technologique par excellence. Celui au travers duquel le progrès devenait accessible à tous et qui symbolisait les valeurs modernes : la liberté, la mobilité, l'évasion dans un monde sans limite. Comme dans ces pubs grotesques où un type tout seul dans sa bagnole découvre des paysages sauvages, à l'instar des explorateurs du XIXe siècle. Mais ce monde n'existe plus. Il n'y a plus un domaine où nous ne soyons confrontés à la finitude. Y compris en termes d'occupation de l'espace : nous sommes sept milliards sur la planète, bientôt neuf, alors l'exploration de terres inconnues au volant de sa voiture, il faut laisser tomber ! Du coup, la voiture se transforme en un objet ringard et coupable, associé symboliquement au changement climatique (même si les transports ne sont responsables que de 20 % du réchauffement). Bref, l'objet fétiche devient la victime expiatoire du changement de monde en cours.

Le développement durable est surtout vu comme un moyen de relancer la machine économique. Le discours dominant reste celui de la croissance, même si on parle de « croissance verte »...
La croissance verte est un leurre. En réalité, les technologies ont toujours eu une part « verte », elles ont toujours permis de réaliser des gains de productivité en dépensant moins de matière et d'énergie pour un service équivalent. C'est le cas emblématique de l'informatique : parce que c'était de moins en moins coûteux, on a augmenté la puissance, les services rendus... et on a découvert l'effet rebond ! C'est-à-dire que nos appareils consomment moins d'énergie, mais leur usage s'intensifie, ce qui finit par annuler la baisse de consommation, à usage et parcs constants.

Cette vision de l'écologie triomphe actuellement parce qu'elle nous permet de ne réformer notre système que partiellement. Avec la croissance verte, nous pouvons continuer sur notre lancée du toujours plus. Les Etats-Unis d'Obama sont certes beaucoup plus écolos mais restent dans cette logique. Ils ne voient pas le problème et ne peuvent sans doute pas le voir.

Pourquoi ?
Il faudrait être capable de s'interroger sur le coeur de notre civilisation et de notre modernité. Or nous en sommes très loin. Nous sommes la seule civilisation à avoir « naturalisé » le monde, pour reprendre le travail magistral de l'anthropologue Philippe Descola (2). Nous avons réduit le reste du monde à un stock de ressources naturelles et avons décidé que les autres êtres vivants n'avaient aucun accès à la pensée, au contrat moral, au sentiment... A cela, il faut ajouter la grande mutation individualiste. Nous ne percevons dans la nature que ce qui permet de satisfaire à l'infini, via le marché et les technologies, les désirs individuels. Or ces désirs sont des produits de l'imaginaire occidental, qui est précisément un imaginaire de la transgression des limites. Nous avons conçu l'invention des technologies comme un processus indéfini ; les lois de la physique comme ce qui nous permettait de faire reculer sans cesse les bornes de la nature. Nous avons vu dans la morale une espèce de code qui pouvait être remis en cause ; dans les canons esthétiques, des bornes qu'il convenait de dépasser. Nous avons même fini par transformer le corps, via le sport, en un terrain de transgression des limites. Le fameux mythe de la croissance est l'expression la plus englobante de cet imaginaire de la transgression. Or, c'est précisément cela que la crise écologique remet en cause. Et nous ne sommes toujours pas prêts à l'accepter.

Aujourd'hui, l’écologie devient une affaire
d'ingénieurs. C'est une étape de plus
dans sa courte histoire.”

L'écologie est devenue le terrain des techniciens. N'est-ce pas un signe d'échec ?
La difficulté, c'est qu'on ne peut pas mettre à bas tous ces a priori culturels et spirituels. On ne peut les faire évoluer qu'avec des leviers indirects, à l'instar de la « contribution climat-énergie » (c'est-à-dire une surtaxe sur le carbone dont le fruit est arithmétiquement redistribué) que la Fondation Nicolas Hulot a proposée lors du Grenelle : elle permet d'introduire de la finitude dans la vie quotidienne des gens. J'y vois une manière de tirer le fil d'un tricot pour finir par le détricoter. Car le spirituel, ou le culturel, ne se transforment pas de front mais de biais, aussi bien par l'esprit que par des mesures très concrètes. N'oublions pas que l'écologie est un mouvement très récent. Dans les années 1970, elle était axée sur l'idée du bien-être, sur la recherche d'une société meilleure. Puis elle a été très naturaliste. Aujourd'hui, elle devient plus une affaire d'ingénieurs. C'est une étape de plus dans sa courte histoire.

Nos représentants élus n'ont pas
été habitués à concilier
le court et le long terme.”

Pour vous qui êtes philosophe, ce n'est pas frustrant de n'en appeler qu'à des mesures technico-économiques ?
On ne change pas une civilisation avec des analyses. Ou alors cela met des siècles. Regardez combien de temps il nous a fallu pour changer notre regard sur le travail. Pendant toute l'Antiquité, le travail, c'est ce qui avilit. Au Ve siècle, saint Benoît décrète que le travail conduit à Dieu. C'est un changement radical ! Mais il faudra attendre Adam Smith, et surtout le XIXe siècle, pour qu'il structure effectivement la société. Or nous n'avons pas quatorze siècles devant nous !

La capacité de nos élites à voir ou à ne pas voir le problème est donc fondamentale. C'est LA grande leçon de Jared Diamond (3) : ce n'est jamais pour des raisons environnementales qu'une société s'effondre, c'est pour la façon dont elle y répond. Mais nos institutions sont-elles à même de répondre à ces questions ? Nous sommes toujours des héritiers de la philosophie du contrat : nos sociétés sont organisées de façon que chacun puisse maximiser sa production et sa consommation, nos représentants sont élus pour ça. Et ils n'ont pas été habitués à concilier le court et le long terme. Il faudrait proposer, comme je le fais avec un collègue américain, une chambre de représentants dévolue aux enjeux du long terme.

Pensez-vous qu'il sera possible de retrouver une consommation « raisonnable », plus frugale, en évitant des crises violentes ?
Nous sommes face à une situation potentiellement explosive, avec des Occidentaux habités par des fantasmes de satisfaction infinie des besoins, et des populations indiennes et chinoises dans lesquelles on a instillé ce rêve. Je suis convaincu que seuls un resserrement de l'éventail des salaires et un partage plus équitable des ressources peuvent nous permettre d'affronter ce nouveau monde avec le moins de violence possible.

Je me souviens d'une conférence de l'anthropologue Mary Douglas à Paris dans les années 1990, au cours de laquelle elle avait insisté sur notre besoin de nouveaux brahmanes. Comme elle, je suis convaincu que nous avons besoin d'une caste dirigeante à la de Gaulle, d'une élite anti-bling-bling capable d'affirmer, à l'inverse d'un Séguéla : je n'ai réussi ma vie que si j'arrive à ne pas fantasmer sur une Rolex ! On a besoin de ce qui ne se produit qu'exceptionnellement : rendre désirable la sobriété... bref, un changement culturel et spirituel profond. Sans cela, on ne passera pas de l'illimité au limité.

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz

Télérama n° 3090

(1) Entrée en vigueur en janvier 2009, cette « loi pour la promotion de l'économie circulaire » vise à inventer, à l'échelle du pays, une économie « zéro déchets » fondée sur les 3 R (réduire l'usage, recycler, réutiliser).

(2) Lire Philippe Descola, “Par-delà nature et culture”, éd. Gallimard, 2005.

(3) Lire Jared Diamond, “Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie”, éd. Gallimard, 2006.


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GAUTHIER 19/03/2010 16:32


Bonjour,

je souhaiterai me fabriquer ou acheter une remorque à vélo.
Est ce vous auriez des sites à me recommander ou des plans à me fournir ?
Moi aussi je voudrai faire mes courses ... sans poluer.
Merci d'avance.
Cordialement
Adeline GAUTHIER


Y 16/05/2009 11:42

Un élément de réflexion complémentaire, pour bien positionner la problématique de la "décroissance" : http://yannickrumpala.wordpress.com/2009/05/15/la-%c2%ab-recession-%c2%bb-n%e2%80%99est-pas-la-%c2%ab-decroissance-%c2%bb/